Préambule

Le travail de composition est un acte de foi. Il implique d’abord de croire. D’y croire. Il induit une espérance et indique un chemin, une direction. Étant donné la nature tumultueuse de la foi, le chemin dévoilé se révèle inconfortable et sombre. Mais nos pieds nus la savoure, cette terre vierge et rocailleuse qu’aucun pas n’a jamais foulée. Ils aiment s’y blesser et parfois y trouver du repos.

On y progresse lentement, le coeur battant, à tâtons. Fruit d’un geste exalté, amer ou désespéré, d’un bégaiement retenu ou parfois d’une simple erreur, chaque oeuvre est une pierre posée à même le sol. Lourde et renfermant quelque métal précieux, plate comme un galet, éclat de silex tranchant, menu gravier, pierre d’apparat, cristal magique.
Une marque, un repère. Dans quel but?
Retrouver le chemin que nous venons de perdre? Permettre à d’autres de nous retrouver? De nous rejoindre? De nous accompagner un moment?

L’appel de l’ombre est puissant. Elle aspire.

Les oeuvres tissent lentement le cordage solide d’un pont, tendu entre deux rives. Ce pont appartient à chacun de ceux qui l’emprunte: moi, qui court de part en part avec mes outils pour le consolider sans cesse, vous qui y jouez, y dansez en riant, et vous encore, qui écoutez de plus loin en suivant, témoins silencieux de la scène. Mais si à chaque extrémité du pont, le rivage éclairé rassure, la traversée se fait toujours dans l’obscurité.

Si vous empruntez ce chemin, ne vous attendez donc pas à une main tendue qui guidera vos pas. Qui que vous soyez, quel que soit votre rôle dans cette comédie (ou ce drame, c'est égal), quelle que soit l’étendue de vos connaissances, oubliez tout. Vous devrez ouvrir vos propres yeux et vous habituer à l’obscurité qui vous entoure. La seule chose que nous puissions partager est notre solitude commune, lorsque nous en acceptons la fatalité.

Alors, l'aube devient amour.